mar. 17 nov. | AMUCS

Belles lettres amucsiennes

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Belles lettres amucsiennes

Heure et lieu

17 nov. 2020 à 18:00
AMUCS, 2 Place Pétrarque, Montpellier, France

À propos de l'événement

Bien vue la planque.

La file d’attente s’allongeait devant les tapis roulants de la douane. Bill Sweshwall attendait patiemment son tour en se servant de sa carte d’embarquement comme d’un éventail pour chasser la chaleur lourde et moite des Caraïbes qui l’enveloppait. Il était pourtant vêtu légèrement d’un pantalon de toile et d’un t-shirt local bariolé imprimé de pétroglyphes Mayas ou approchants, témoins d’une civilisation lointaine ayant occupé les lieux, l’île de Tamaipos, bien avant la population actuelle. Une phrase sous le graphisme appuyait la prise de position vestimentaire:  -Remember they were here before you. L’affirmation rédigée dans la langue de Wellington était un comble de contradiction quand on se rappelait que la Royal Navy avait annexé plus ou moins violemment bon nombre de territoires à travers la planète pour s’approprier indument leurs richesses. Les Tamaipos n’avaient pas échappé à la règle. L’île avait d’abord subi le joug de l’occupation espagnole puis avait basculé de « Caraïbe en Sylla », se pliant sous la contrainte à l’autorité des marins du Roi Georges. Deux siècles plus tard la lutte pour l’indépendance avait ensanglanté les rues et les campagnes de l’île mais les traces de la colonisation étaient encore perceptibles, ne serais ce que par la langue véhiculaire.  La climatisation de l’aérogare n’arrivait pas bien à surmonter l’emprise de la chaude humidité tropicale qui s’insinuait par les baies vitrées mal jointées des bâtiments de l’aéroport de La Hakkala, la ville principale de l’île. C’était une cité hétéroclite mais bien structurée: Les quartiers riches se situaient au bord de mer alors que les bidonvilles s’accrochaient aux pentes des collines volcaniques qui rampaient depuis l’intérieur jusqu’au littoral. Somptueuses villas blanches bordées du vert de leurs jardins et du bleu de leurs piscines d’un côté, toits de tôle ondulée, crépis délabrés et fenêtres sans carreaux de l’autre côté. Chacun chez soi et pas de promiscuité gênante. Bill en déplacement professionnel généreusement défrayé s’était évidemment retrouvé au bon endroit et avait furtivement profité de l’agrément des longues plages dorées pendant ses brefs moments de détente. Mais à part une ou deux escapades dans les vagues de jade il avait fait consciencieusement son travail et revenait chez lui avec l’esprit satisfait du devoir accompli.  -Thank you, dit la dame imposante qui le précédait en récupérant son passeport. Bill Sweshwall posa à son tour ses documents de voyage sur le plateau du guichet. L’officier galonné les feuilleta puis le regarda.  -Mettez-vous de côté et attendez, intima-t-il. -Mais pour quelle raison? Protesta Bill.  L’employé ne répondit pas et fit signe à l’homme qui était derrière lui d’avancer. Deux policiers au visage hermétique s’approchèrent: -Département de la Sécurité Nationale, dit l’un d’eux venez avec nous.  Ils l’emmenèrent dans un bureau vitré. -Asseyez-vous.  -Mais je vais rater l’embarquement.  Pas de réponse.  Il jeta un coup d’œil de biais à l’ordinateur posé sur la table. Sa photo agrandie envahissait l’écran de l’appareil. Il sursauta en lisant le bandeau qui s’inscrivait en dessous de son portrait: -Bill Sweshwall: This man is konwn as a foreign spy trying to steal maps or pictures of industrial and military strategic sites in our country.  -Mon nom est Valemez, lieutenant Valemez du service sécurité et contre-espionnage. -Vous savez pour quelle raison on vous retient? Questionna l’autre homme. –Non, répondit hypocritement Bill Sweshwall.  -Levez-vous, dit l’officier agacé. Ils le firent entrer dans une deuxième pièce et allumèrent l’électricité car elle n’avait pas d’ouverture. -Déshabillez-vous. Il obéit docilement. Quelqu’un toqua à la porte et ouvrit. Une femme en uniforme entra. Elle tenait sa valise à la main.  -Posez ça là et sortez, dit Valemez. Elle jeta un coup d’œil rapide à son buste athlétique avant d’obtempérer. Les fonctionnaires fouillèrent méthodiquement toutes ses affaires allant jusqu’à défaire les ourlets de son pantalon. Son bagage fut également exploré dans tous ses recoins et la doublure de tissu moiré lacérée sans ménagements en fit les frais. -Ils ne vont pas s’arrêter là. Se dit Bill Sweshwall.  En effet Valemez enfila une paire de gants en plastique. -Ouvrez la bouche, dit-il. Trois heures s’écoulèrent L’avion avait décollé depuis cinquante minutes.  -Vous pouvez vous rhabiller, dit Valemez. Fatigué et humilié Bill Sweshwall obtempéra. -Appelez mon ambassade, dit-il.  -Pour quoi faire? -Pour déposer une plainte.  Une gifle monumentale lui secoua la joue gauche.  -On sait que vous avez volé ou essayé de voler des informations secrètes à mon pays et vous dites que vous allez porter plainte? Il y a un autre avion dans une heure à destination de la  Grande-Bretagne. Vous y grimpez et surtout vous ne revenez pas ici sinon je vous promets un séjour longue-durée dans nos prisons.

-Alors vous avez fait un bon voyage? Questionna Waston Pheepley d’un ton affable en se balançant dans son fauteuil de cuir capitonné.  Bill Sweshwall regardait par la fenêtre ruisselante la silhouette du Tower Bridge estompée par la pluie dont les piles trempaient dans les eaux opaques de la Tamise. Il ne répondit pas. Les medias avaient déjà relaté son arrestation puis son expulsion des Tamaipos à l’échelle de toute la planète et il avait plutôt envie de lui rétorquer: -C’est facile quand on est planqué derrière son bureau Regency.  Mais Pheepley était son chef et on n’envoie pas balader son chef sauf dans les scènes de films d’action diffusés sur écrans géants pour spectateurs ébahis. Pheepley changea brusquement d’expression.  -Et les plans des usines et des bases, vous les avez?  Bill Sweshwall le regarda avec un sourire un peu moqueur mais pas trop pour éviter les ennuis. -Ils sont devant vous répondit-il.  -Devant moi? Répéta Pheepley étonné et incrédule. Il désigna son t-shirt froissé et sale. -Quoi qu’est-ce qu’elle a votre harde pour touriste bobo-écolo-ethno en quête de trophées prestigieux ramenés d’une expédition extrême et lointaine en voyage organisé plan-plan, tout confort dans des hôtels luxueux.  -Tiens-tiens, aurait-il un insolent côté contestataire envers notre civilisation quand il n’a rien d’autre à faire le si BCBG Pheepley? Se dit-il perplexe.  Il retira son vêtement content de faire voir à ce frêle bureaucrate son torse musclé et balafré par les dangereuses missions qu’il avait effectuées pour le HSSB vingt-huit, une obscure extrapolation des services secrets britanniques. HSSB pou High Security Service Board et vingt-huit pour le nombre de membres à sa création. Ses activités confidentielles n’étaient pas toujours avouables et surtout officiellement inconnues du grand public mais ainsi l’Establishment dont notamment les élus des deux chambres était politiquement satisfait. -Les pétroglyphes que vous voyez sont en réalité des vues aériennes des installations visées que j’ai prises avec un drone dit-il dédaigneusement. La meilleure solution pour traverser les contrôles de toutes sortes était d’afficher les documents à la vue de tous au lieu d’essayer de les camoufler dans mes bagages. Une petite mise en scène sur un banal support textile souligné d’un commentaire pour égarer psychologiquement l’attention et nul n’en a reconnu le contexte. Parlementaire mon cher Waston, vous ne trouvez pas? Faites-en des agrandissements et vous aurez toutes les informations que vous souhaitiez. Pheepley prit le vêtement en réprimant une moue vaguement dégoutée. -Ah oui, reprit Bill Sweshwall d’un ton détaché, il n’a pas été lavé depuis au moins une semaine. Il regarda à nouveau à travers la fenêtre. La bruine tenace détrempait le home urbain de Sherlock Holmes, Miss Marple et Zéro-Zéro-Sept. Epuisé il se dirigea vers la porte et s’arrêta devant une patère sur laquelle était suspendue une élégante veste de costume en provenance directe   de Saville Row. -Je vous l’emprunte, dit-il à son chef, vous ne perdez pas au change. Il rafla également un parapluie surement acheté à Hazelwood House. -Il ne vous sera pas trop utile pour monter dans votre grosse berline de fonction. Mes amitiés aux membres du gouvernement ajouta-t-il avant de sortir. Pheepley ravala une invective se rassit à son bureau et décrocha le téléphone. -J’ai réussi à faire extraire les données qu’il nous fallait et qui étaient dissimulées aux Tamaipos  -Bien dit son interlocuteur, bon travail je vais vous proposer pour une promotion. -Et heu… Une décoration?  -Pas tout de suite, on verra après.  Bill Sweshwall frissonna sous la pluie londonienne mais il savait qu’il n’aurait pas longtemps à attendre pour retourner sous les Tropiques à l’autre bout du globe pour se frotter aux adversaires de son île so British. Son téléphone vibra dans sa poche: L’écran affichait un SMS:  -Welcome back to the UK, rendez-vous au Blue Fox pour un ou plusieurs verres, prolongations chez moi si affinités. Jenny.  Il trouva soudain la pluie moins humide sur ses épaules et se dirigea vers les lumières du pub pour rejoindre Jennyfer Eatayleforkids la secrétaire de Pheepley qu’il retrouvait toujours avec autant de plaisir à chaque retour au pays du thé et des parapluies.

Toutes les informations contenues dans cette histoire sont rigoureusement inexactes.

Vous aurez sûrement noté une similitude avec de célèbres romans portés à l’écran. En effet j’ai essayé de vous distraire attendant la sortie du prochain film.

MARC FREMONT

Breizh et autres Landes

Plus haut vers le Nord, nous avons des mers dont vous n'avez pas idée, des folles

gigantesques qui même les jours de douceur, grondent sourdement ; lorsque vous plongez

droit dans la vague car il n'est pas question de barboter ou s'alanguir, une puissance

contraire vous attaque dru et vous laisse quasi-pantois, saoûl mais un peu orgueilleux de ce

corps-à-corps sauvage . Trêve de lyrisme un peu effrayant pour vous qui voyez des vagues

menaçantes là où nous ne voyons que vaguelettes un peu énervées, je ne vous parlerai

donc pas des courants affolants, des lames de fond invisibles et meutrières, des baïnes

pourvoyeuses de noyés, ce sont des mers que l'on aborde après avoir consulté l'horaire et

le coefficient des marées, la direction, la force du vent et évalué quelle épaisseur de petite

laine fourrer dans son sac de plage . Car enfin, loin du facile hédonisme méditterrannéen,

rien ne se donne d'emblée sur ces plages venteuses au sable si blanc, si fin, concassé par

des milliers de tempêtes, si doux qu'il donne envie de s'y lover pour contempler des heures

durant les subtiles mouvances du ciel et de l'océan . Et l'odeur du varech âcre, salée, celle

sans doute du Kraaken de légende venant briser en fétus les navires qui osent interrompre

sa rêverie et celle de la mer elle-même qui dans son fracas têtu exhale son iode et mes

souvenirs de vacances enfantines . Et quand d'un coup survient le grain et que l'eau douce

de la pluie vient se mêler sur nos lèvres au sel des embruns, il est temps de plonger le nez

dans un chocolat onctueux et de narguer, bien au chaud dans la maison sur la falaise, les

goélands chahutés par les bourrasques mais dont l'oeil avide et perçant doit bien distinguer

à côté du bol brûlant, le Kouign Amann ( du beurre et du beurre ! ) dont, foin de régime et

après tout nous le valons bien, nous nous apprêtons à attaquer le voluptueux feuilletage .

Tout est bien ….

Géraldine Campbell

J. , K. , L. , W. ET H.: SOLDATS DE SATAN

Quelque part en France après le débarquement de Normandie:  Le tigre à la robe tachetée de vert et de brun rampait le plus discrètement possible à travers les taillis denses à la recherche de ses proies. Seul le cliquetis de ses chenilles qu’aurait perçu une oreille attentive et exercée aurait pu le trahir. Son emblème noir et blanc qui indiquait son appartenance au troisième Reich avait abandonné une grande part de sa superbe. Il s’était battu comme un lion contre les chars des yankees mais la quatrième SS panzer division dont il faisait partie avait dû se replier face à l’offensive des alliés. Kurt le chef de char s’était entêté à livrer bataille contre les américains plutôt que de fuir avec les autres et s’était imprudemment retrouvé derrière les lignes ennemies. De chasseur il était devenu gibier traqué par la horde des engins des alliés qui rodaient dans la campagne. Il louvoyait dans les champs pour échapper à ses ennemis mais frappait durement quand il en avait l’opportunité.    Il arriva en bordure d’un vaste pâturage.   -Il faut le franchir, dit Kurt.   -Oui si vous le dites mais nous serons à découvert pendant plusieurs centaines de mètres. Répondit Wolfgang le conducteur.  -Alors on y va à fond. Le moteur rugit impatiemment de toute sa puissance. Wolfang Le conducteur avait été mécanicien pour voitures de sport avant la guerre et savait que son engin traverserait l’espace critique en quelques minutes. En effet il avait revu et modifie le moteur du char et ses performances nettement améliorées avaient déjà permis des manœuvres rapides qui leur avaient sauvé la mise à plusieurs reprises. Les membres de l’équipage qui l’appelaient déjà Mozart en raison de son prénom avaient d’ailleurs complété son surnom et parlaient de lui comme du Mozart de la mécanique avec un soupçon d’admiration. Il actionna les commandes pour faire tourner sa monture à plein régime et la propulsa dans l’océan végétal. Ses chenilles mordaient et hachaient l’herbe grasse laissant derrière elle deux balafres marron parallèles.   Ils débouchèrent sur une hauteur. Au loin Kurt aperçut une ferme.  -On va se ravitailler, dit-il vérifiez les alentours, apparemment il n’y a rien à craindre.  Mais lorsqu’il scruta attentivement le paysage  il distingua un Sherman devant le bâtiment qui se confondait avec la verdure environnante. Deux des membres de l’équipage entouraient une jeune-fille sûrement habitante ou employée de la ferme et profitaient d’un moment de répit relatif.  -Chargez le canon, dit-il on va les tirer comme à la fête foraine.  

Une violente détonation, puis une explosion assourdissante: Le tank et son équipage furent pulvérisés.   -On y va, dit Kurt.  Ils arrivèrent près d’un amas de tôles déchiquetées. Un homme sortit de la bâtisse une carabine de chasse à la main.  -Grosses enflures, vociféra-t-il en appuyant sur la détente. Les plombs ricochèrent dérisoirement sur le blindage. Hermann Le mitrailleur répliqua par une rafale sèche et brève. Le paysan s’affala criblé d’impacts. Une femme sortit à son tour et se précipita vers eux.   -Sales assassins cria-t-elle.  -Que fait-on? Demanda le conducteur.  -On prend tout ce qu’il y a à manger et on file répondit Kurt imperturbable.  Wolfgang ouvrit la trappe de la tourelle et sauta dans l’herbe. La femme se précipita sur lui pour le frapper mais il la repoussa et la bouscula d’un geste brutal.  -Je m’appelle Noémie et je vous retrouverai, dit-elle la bouche tordue de hargne et de rage.  Ils pillèrent méthodiquement la maison et emportèrent les quelques maigres denrées qu’ils y trouvèrent. -Vorwärtz, dit Kurt ne trainons pas là  le tir a peut-être été entendu par d’autres yankees dans les parages. Ils évitèrent prudemment les routes et les chemins pour ne pas faire de malencontreuses rencontres et avancèrent à travers la région sous le couvert des arbres. Soudain ils débouchèrent sur un vaste pré plat et dégagé.

Paul juché sur sa charrette amenait son chargement de foin au rythme monotone de ses bœufs qui foulaient lentement le chemin. Il apercevait au loin le toit de sa maison et se réjouissait de rentrer après sa journée de dur labeur. Elodie son épouse aurait préparé comme à l’accoutumée un bol de liquide brunâtre appelé prétentieusement café et des tartines de pain de son recouvertes de graisse d’oie pour donner l’illusion d’une couche de beurre. En cette époque troublée il essayait de sauvegarder un semblant de mode de quiétude volé à la tourmente de la guerre. Le chemin plat jusque-là imposait maintenant une pente ardue et il descendit de l’attelage pour soulager un peu ses bêtes du poids qu’elles tractaient. Il s’appuya d’une main sur l’une des ridelles pour garder le rythme de la carriole et avancer autant que son pied bot le permettait. C’était une infirmité congénitale mais dès sa petite enfance il avait toujours tout fait comme s’il était valide. Il travaillait aussi dur que les autres et à la fête du village il n’était pas le dernier à danser.   Soudain un Tiger Panzer déboula à folle allure dans  la prairie qu’il longeait. -Il faut de nouveau traverser ce champ aussi vite que possible dit Kurt, nous faisons une belle cible pour les yankees. Le tigre fonçait doit devant lui en direction de la petite ferme de Paul. –Il nous faut dévier dit le mitrailleur au conducteur, on se dirige en plein dessus.  -Non, dit Kurt, cela nous ferait réduire notre vitesse. -Mais mon lieutenant.  -C’est un ordre, répliqua Kurt en rentrant dans la tourelle et en en fermant la trappe.

Paul se mit à courir. -Non, dit-il en trainant faiblement la jambe.  Le monstre d’acier défonça une clôture, laboura le potager puis se rua sur la maison. Il explosa les murs, les traversa de part en part et continua sa route sans encombre.  -Il faudra peut-être faire quelques retouches de peinture, il doit y avoir des éraflures sur les ailes, dit Kurt en s’esclaffant bruyamment.     2

Les autres membres de l’équipage rirent avec lui de leur coup pendable de sales garnements qui venaient de déverser le trop plein de leur idiote méchanceté. Paul s’approcha des ruines. Il ne subsistait qu’un pignon de la ferme. -Elodie. Il se mit à déblayer les éboulis de pierres tout sachant que c’était inutile.

Le trente-huitième US Tank Squadron avançait sans répit depuis le matin à travers le bocage dense. -On fait une halte de deux heures, dit le lieutenant Pete Heededge.  Le conducteur du char s’arrêta imité par ceux qui se trouvaient derrière lui. -Qu’est-ce-qu’ il y a? Demanda le mitrailleur qui s’était assoupi. -Le lieut. nous fait cadeau d’un peu de repos dans l’herbe. -Honey est un gars bien. Ses hommes l’avaient surnommé ainsi car il dirigeait, avant-guerre la Golden Drop, une petite fabrique de miel située dans l’Iowa. Les Yankees sortirent de leurs engins pour profiter de ce moment de détente. Soudain Pete adossé au côté de son Sherman sursauta et renversa un peu d’eau de son quart sur son treillis.  -Hey quelque chose ne va pas? Questionna le sergent Harry Bates. -Shhhhhht. Il prêta l’oreille attentivement. –Il y a un tigre pas loin dit-il.   -vous êtes sûr répondit Harry.  -Oui je les reconnais au bruit du moteur. -Allons-y.  Il fit signe au trois autres Sherman qui les accompagnaient et ils se mirent en route.  Kurt était vaguement inquiet. -Nous ne sommes pas assez silencieux nous allons nous faire repérer, traversons les taillis et roulons derrière pour nous camoufler. Le conducteur obéit et le panzer s’enfonça dans la végétation. -Le voilà, dit Pete qui balayait l’horizon de ses jumelles j’ai failli ne pas le voir ils viennent de se planquer dans les bosquets. Les quatre tanks américains s’ébranlèrent comme une meute de chiens de chasse aux trousses du gibier. -Et voilà, grommela Kurt ils vont nous encercler et nous tirer comme des lapins. Ils débouchèrent de nouveau sur un pré comme il le craignait. L’étendue longue et plate semblait immense.    -Mets la sauce, on y va plein pot. Malgré son tonnage l’engin se cabra et prit de la vitesse. -Il va nous semer, appuie dit Pete.  Mais il était au maximum. Le canonnier tenta un tir mais à cause des secousses l’obus se volatilisa dans la nature Le talent mécanique de Wolfgang joua en faveur du panzer qui distança ses assaillants. -Donnez sa position aux chasseurs bombardiers, nos warbirds, les localiseront et en feront de la pâtée pour chiens, dit Pete désappointé de voir son ennemi lui échapper. L’équipage du tigre se sentait relativement et temporairement soulagé mais jusqu’à quand?  -Ralentis dit Kurt au conducteur il faut penser au carburant.  Le jour déclinait et la nuit allait s’allier à eux pour les faire traverser les mailles du filet mais le lendemain tout recommencerait. Ils allaient au hasard et tout à coup ils aperçurent devant eux un château-fort moyenâgeux. Kurt cultivé apprécia la beauté des murs crénelés et des tourelles qui les flanquaient.   -La maison d’un riche? Questionna le fruste mitrailleur. 3   -Plutôt le domaine d’un seigneur normand répliqua Kurt choqué par son ignorance.   -Que fait-on demanda le conducteur.  -On entre dit Kurt sans hésiter Le pont-levis de bois était abaissé et enjambait les douves comme pour les inviter à pénétrer.  -Je ne sais pas s’il va résister reprit le conducteur. -Tu préfères attendre que les yankees nous rejoignent Des deux risques il fallait choisir le moindre et il avança doucement les épaisses lattes de bois gémirent et craquèrent sous le poids mais elles avaient défié les siècles et elles ne se laissèrent pas impressionner par une nouvelle sollicitation. Le tigre s’arrêta dans la cour et Kurt descendit. -On va essayer de le planquer, mettez le près d’un mur prêt à sortir. Il souleva prudemment la trappe de la tourelle. L’endroit semblait désert mais quand il se retourna pour regarder l’ensemble des lieux il s’aperçut qu’une vingtaine de gens les avaient entourés. Ils étaient bizarrement vêtus. -On dirait qu’ils sortent de la tapisserie de Bayeux murmura Kurt. -D’où? Questionna Hermann le mitrailleur qui l’avait rejoint. -Non rien, répondit Kurt. Un homme vêtu d’une cote de mailles recouverte d’un plastron armorié s’approcha d’eux.  -Holà qui vous a permis d’entrer de pénétrer dans mon domaine?  Kurt par reflexe entra son jeu. -Messire nous demandons asile auprès de vous, de vils marauds nous pourchassent. L’homme hésita. -Eh bien Jeoffroy Le Parphin De Vertepaume, Duc De Normandie vous accorde la permission de rester.  Jürgen le conducteur s’extirpa de l’habitacle et méfiant regarda les gens de l’étrange groupe. -C’est pour le carnaval ou bien ils se sont échappés d’un asile? Un homme de petite taille s’approcha et tâta le tissu de son uniforme. -Que voilà d’étranges atours dit-il, verts de la tête aux pieds, ils ne sont sûrement pas mûrs. Dit-il. L’assistance s esclaffa. Vexé Jürgen porta la main à son étui de pistolet. -Ne fais rien dit Kurt, il s’agit du fou de la cour et il peut tout se permettre ou presque. -Hé bien reprit le seigneur profitez de notre hospitalité et venez vous joindre à nous pour le banquet. Les soldats du Reich s’empressèrent d’accepter l’invitation. Un repas d’où qu’il vienne valait largement mieux que les rations qu’ils consommaient depuis des semaines.  -Où se trouve Ludwig le canonnier, demanda Kurt. -Sais pas répondit Hermann le mitrailleur. Ils emboîtèrent le pas à leurs hôtes et entrèrent dans la grande de banquet. D’immenses tréteaux recouverts de nappes brodées étaient dressés et disposés en un rand U pour ménager le plus de place possible.  -Prenez un siège, dit le maitre du château. Des serviteurs apportèrent d’innombrables mets. Le vin coulait à flots puisé dans des tonnelets posés entre les plats à même le plateau des tables. Les convives entrechoquaient bruyamment leurs chopes en étain et mordaient à pleines dents dans les viandes rôties encore embrochées.  Le défilé de victuailles n’arrêtait pas. Deux trouvères jouaient et déclamaient des balades mélodieuses mais s’ils avaient eu quelque auditoire au début du repas les convives avinés ne leur prêtaient aucune attention désormais. Soudain le Duc se leva en titubant et s’appuya sur la table pour garder son équilibre précaire. -Nous allons jouer dit-il laborieusement d’un ton pâteux. Il est tard et nous ne pouvons aller chasser au dehors alors nous allons jouer à la chasse dans le château. -Et le gibier? Questionna un noble absolument ivre. 4  Le Duc rit fortement.    -Le gibier le voilà dit-il en désignant les cinq allemands.  L’assistance s’exclama bruyamment. -Nous allons leur donner la durée de quatre danses pour fuir et aller se cacher puis nous les traquerons dans tout le château, les gagnants recevront chacun dix pièces d’or. Les courtisans avides de divertissements acclamèrent l’idée, certains posant la main sur leurs ceintures et caressant impatiemment le pommeau de leurs épées ou le fourreau de leurs dagues. -Ne restons pas la enjoignit le chef de l'équipage dispersons nous discrètement. Il se leva et s’approcha d’un porche pour pouvoir s’enfuir puis s’enfuit à travers les couloirs de la bâtisse.  -Je pense que je vais aller dans le panzer dit le mitrailleur. -Bien approuva Kurt Mais en regardant par une fenêtre il vit que des hommes d’armes entouraient déjà l’engin leur interdisant la possibilité de s’y abriter. Chacun des allemands réfléchissait fébrilement à la façon d’échapper à leurs hôtes sanguinaires.  Où aller? La cour, les étages, les écuries, le donjon, les chambres? Les gens du château fourbissaient leurs armes ce qui n’augurait rien de bon pour les invités. Plusieurs gentilshommes avaient dégainé leurs épées et quelques-uns d’entre eux faisaient de grands moulinets dans le vide pour s’exercer se réjouissant à l’avance du jeu proposé par leur seigneur. Le fou qui sautillait au milieu d’eux dit s’écria d’un ton aigre: -Quand vous les aurez tous pourfendu ils auront muri, de verts ils seront devenus rouges. Des rires gras fusèrent. Ludwig pris de peur traversa la salle en fendant l’assemblée et se rua vers un escalier qui conduisait au donjon. Sans y prendre garde il venait de donner le signal d’ouverture de la chasse. Trois hommes le poursuivirent prestement. Arrivé à l’étage il courut le long du couloir et ouvrit une porte. Il déboucha dans une vaste chambre. L’épouse de Geoffroy était assise sur son lit à baldaquin. Une dame de compagnie se tenait près d’elle. Les deux femmes dévêtues sursautèrent lorsqu’il entra.  -Sssshhht, dit-il en monnayant son silence contre le leur.  Mais la porte qu’il n’avait pas verrouillée derrière lui s’ouvrit brutalement. Il baissa les yeux vers son abdomen et vit saillir la lame d’une épée qui venait de lui traverser le ventre. Il tituba s’affala en avant, se vidant de son sang. Les deux femmes tremblantes de peur se serrèrent l’une contre l’autre. -Je vous laisse à vos affaires, dit l’homme, un chevalier de forte stature. Il saisit vigoureusement le corps de Ludwig et l’évacua hors de la pièce avant de s’exclamer: -J’en ai eu un, à moi les dix écus.  Il redescendit les escaliers en trainant son trophée. Mais soudain une cordelette d’acier enserra son col. Il se débattit mais la poigne ferme de son assaillant réduisait sans faillir l’écart entre les deux extrémités. Le métal cisailla sa peau et s enfonça dans sa chair. Le sang suintait lentement le long de son cou, s’infiltrait sur son buste et imprégnait sa chemise de bure. Brusquement sa carotide éclata sous l’emprise et un jet rouge aspergea le mur. Wolfgang relâcha son étau. Le chevalier glissa lourdement sur les marches. Il prit sa pesante épée puis il lui donna un violent coup de pied sur le torse qui le fit dévaler jusqu’en bas. Il remonta pour trouver une cachette sure à l’étage. Un soldat tenta de lui assener un coup de masse d’armes. Il l’esquiva et embrocha son adversaire qui avait imprudemment levé les bras pour le frapper. -Par ici Messire.   Il se retourna. Les deux femmes sur le pas de leur porte lui faisaient signe.  Il répondit à leurs sollicitations en quelques enjambées. Plus avisé que Ludwig il verrouilla la porte. 

Hermann courrait poursuivi par deux hommes. L’un d’eux se rapprochait dangereusement de l’allemand alors que l’autre qui boîtait se faisait distancer. Hermann changea brusquement de direction et tourna à l’angle d'un mur. Mais au lieu de continuer à courir il se plaqua contre la paroi et dégaina sa baïonnette. L’homme déboucha devant lui surpris de le voir si près.    Il esquissa un mouvement d’attaque mais Hermann lui avait déjà planté la lame effilée de son arme dans le torse, faisant jaillir un épais filet rouge. Il reprit sa couse sans attendre mais il ressentit un coup dans le dos. L’homme estropié Paul Le boiteux voyant qu’il ne pouvait pas le rattraper avait fait tournoyer sa hache dont le tranchant venait de se ficher entre ses deux omoplates. Il marcha encore un peu trainant des pieds comme si un poids énorme l’écrasait puis il s’affala. -Et voilà dit l’homme en récupérant sa hache, Paulin patte de canard a quand même réussi à t’arrêter.  Il essuya le fil de la lame sur un pan du vêtement d’Hermann et repartit de sa démarche claudicante vers la partie haute du château à la recherche des autres fugitifs.

Kurt rampait vers la salle d’armes. Son plan était d’anéantir la garde, d’abaisser le pont levis qui avait été relevé par sécurité et de s’évader de ce lieu effrayant. Son avantage principal était son pistolet qu’il serrait fortement dans la paume de sa main. Il ouvrit d’un coup de pied la porte massive de la salle exigüe et faiblement éclairée par trois bougies posées sur une table. Quatre soldats y étaient en faction. Il avait assez de balles dans son chargeur. Les gardes le regardèrent et surs de leur prise pointèrent leurs épées vers l’intrus. Il tira et abattit l’un des hommes Effrayés les autres lâchèrent leurs armes. Sans scrupules Kurt tira de nouveau à trois reprises puis il se précipita vers une sorte de cabestan et le fit tourner. Le mouvement était lent. Les chaines rouillées crissaient et le bois disjoint craquait. Anxieux il s’attendait à craignait de voir surgir de nouveaux protagonistes mais il persévéra. Au bout d’un fastidieux moulinage il sentit que le plancher se calait sur ses supports. Il se précipita vers la liberté au détail près qu’un chevalier juché sur son destrier l’attendait au milieu du pont levis.  Kurt tira de nouveau et la monture s’affala. Il s’approcha de l’homme qui tentait de se dégager pour se relever et appuya le canon de son arme sur sa joue. Mais un coup violent lui ébranla la tête. Il se redressa mais l’homme le frappa de nouveau Il était à genoux ce qui le mit à la portée du chevalier. Un déluge de coups de poing lui fracassa le visage. L’homme frappait sans relâche de sa main valide recouverte d’un gantelet de fer dont le dessus était hérissé de pointes acérées. Lorsqu’il il s’arrêta Kurt était défiguré et hors de combat. L’homme se releva difficilement dégaina sa dague et lui sectionna la tête.  -Fallait pas s’en prendre à mon cheval, maugréa-t-il.  Derrière lui un bruit d’eau retentit dans les douves comme si on avait jeté une grosse pierre. Il se retourna mais la surface liquide avait retrouvé son immobilité. Il haussa les épaules et rentra au château.

Wolfgang attendit un moment dans l’eau, étourdi par le saut qu’il avait fait par l’étroite fenêtre de la chambre des deux dames puis il sortit prudemment et rampa sur la berge. Il s’éloigna du château et courut à travers la campagne. Au bout de quelques kilomètres il aperçut les tentes kaki de l’état-major des yankees. Il s’approcha et leva les bras. -Kriegsgefangener, dit-il en direction d’une sentinelle qui pointa sa mitraillette vers lui. Le lieutenant Pete Heededge l’interrogea et Wolfgang simplifia son histoire en omettant les détails de ses méfaits et les rencontres étranges avec les habitants du château. Le lieutenant dubitatif le regarda d’un œil méprisant et dit à un soldat:   -Enfermez le pour l’instant je l’interrogerai de nouveau plus tard, car je pense qu’il ne nous a pas tout dit.  Wolfgang fut emmené dans un enclos de bois à l’écart du campement et enfermé à double tour. Il s’assit et se mit à rire. 

 -Hé bien me voilà en sécurité chez les alliés. Soudain il entendit un bruit et un homme chuchota à travers la clôture:   -Eh je vais essayer de vous faire évader. -Qui êtes-vous? Demanda-t-il étonné. -Je m’appelle Paul, Paul le boiteux,  je suis collabo et je travaille pour la Wehrmacht.   Quelqu’un remua à côté de lui.     -Noémie, une amie, dit-il elle œuvre également pour nous.  Il se mit à cisailler et à défaire le fil de fer et au bout de quelques minutes Wolfgang franchit la palissade. Paul le boiteux lui serra la main puis se tourna vers la femme.  -Noémie donne-moi le panier.  Il y plongea la main et en retira une petite hache. D’un geste brutal il en assena un violent coup dans le dos du mitrailleur. Il se releva.

-A toi Noémie dit-il en lui mettant l’outil sanglant entre les mains. Elle le frappa à son tour de toutes ses forces.  -Viens dit-il et ils s’éloignèrent du pré. Noémie ne marchait pas trop vite pour que Paul ne fatigue pas son pied bot.

Le lendemain le trente-huitième bataillon blindé se mit mouvement pour continuer à traquer l’ennemi.   -Hey lieutenant regardez dit Harry campé sur la tourelle de son char. Il désignait un château en ruines.    -Allons voir dit le gradé il pourrait servir d’abri étanche aux blindés ennemis.  Ils encerclèrent la bâtisse.  -Pas possible d’entrer avec les blindés, dit un soldat pointant son doigt vers le pont-levis délabré à moitié effondré. -Dix hommes à pied en éclaireurs dit le lieutenant.   Le détachement pénétra tandis que leurs camarades de combat aux aguets se déployaient en appui. L’un des hommes revint.  -C’est vide mon lieutenant, dit-il soulagé.   Il hésita puis ajouta:  -Par contre je ne comprends pas il y a un Tiger panzer abandonné et je ne vois pas comment il a fait pour entrer alors que le pont est hors d’usage. -Il ne faut pas chercher à toujours tout expliquer répondit le lieutenant d’un ton lointain et évasif, revenez nous devons continuer notre avance.  Perplexe il palpa un petit carnet dans sa poche, un petit carnet qu’il avait trouvé sur Wolfgang qui gisait au milieu un d’une mare de sang dans l’herbe près de l’enclos où il avait été enfermé.  Le mitrailleur allemand avait noté un étrange récit avant de rencontrer Paul le boiteux et Noémie dans sa prison. Le lieutenant en avait parcouru les pages d’un regard étonné. -De deux choses l’une soit il était fou soit je suis idiot s’était- il dit songeusement.  Il n’avait pas la solution à l’énigme et surtout nul ne lui en donnerait la réponse.

Davantage de fantastique vous plairait-il? Qu’à cela ne tienne, voilà un petit rajout:

Le lieutenant questionna ses hommes au sujet de l’assassinat du prisonnier allemand sans obtenir la moindre information. Ils n’avaient rien vu rien entendu. Il ne chercha pas plus avant. Il avait reçu l’ordre d’avancer dans la région et il fit lever le camp prestement. Les tentes furent démontées à la hâte puis réparties parmi les équipages et chargées avec le reste du matériel. 7   Les Sherman arpentèrent la campagne et en fouillèrent méthodiquement tous les recoins à la recherche des fugitifs. Soudain l’un des hommes posté sur sa tourelle s’écria: -Les voilà!  Au même moment une explosion pulvérisa le tank qui s’était arrêté à côté.  Bien que traqués les tigres hargneux sortaient leurs griffes. -Dispersez-vous dit le lieutenant.   Le jour déclinait et les Sherman s’étaient éparpillés pour enserrer leurs ennemis mais ceux-ci avaient réussi à leur échapper. Le lieutenant scrutait les alentours de ses jumelles pour trouver un gibier à dévorer. Soudain le mitrailleur dit: -Il me semble entendre un moteur, on dirait celui d’un tigre mais je n’en suis pas sûr, il est un peu différent. Le grondement s’amplifiait. -Là! s’écria le lieutenant il est à vingt mètres de nous.  Il empoigna à nouveau ses jumelles et les pointa vers le tigre. Il se mit brusquement à trembler de tous ses membres. Kurt le chef de char dominait la tourelle de son buste. Il ne portait pas sa casquette d’officier parce qu’il n’avait plus de tête. A l’intérieur Ludwig le canonnier avait reculé la culasse en se tenant le ventre transpercé de part en part et Jürgen qui avait le cou fendu de haut en bas et dont l’avant-bras en lambeaux ressemblait à une rougeoyante guirlande de Noël dégoulinante de plasma glissait un obus l’orifice circulaire. Hermann le mitrailleur qui avait le dos lacéré d’une large plaie dit à Wolfgang, la tête ouverte en deux:   -Eh t’arrive à faire ton boulot avec la cervelle à moitié dehors?  -Oui on se débrouille, répondit-il en remballant un amas gélatineux qui débordait de sa boîte crânienne.  -Détruisez-le immédiatement, enjoignit fébrilement Pete.  Le coup et traversa le tigre sans faire de dégâts. Les allemands se mirent à rire. La tête de Kurt posée près de l’affut tourna les yeux vers ses équipiers hommes et dit d une qui venait de nulle part: -Ha ha, les yankees ne sont pas à la hauteur pour nous attaquer maintenant que nous nous sommes transformés en zombies effrayants et invulnérables. Nous allons leur faire voir ce dont nous capables. -Demi-tour, s’écria le lieutenant.  Le Sherman détala comme un lièvre effarouché et le Tigre le poursuivit semblant voler au-dessus de l’herbe sauvage. Le lieutenant se reprit et réagit. Il posa la main sur l’épaule du pilote du Sherman:   -Bloque la chenille gauche et fonce.  Le tank américain fit face à son adversaire et se rua sur lui. Le tigre le bouscula. Les canons  s’entrechoquèrent comme pour un duel de chevaliers en armure lors d’un tournoi.  Le canonnier allemand envoya sauvagement un obus et la secousse de son tir le déstabilisa.  Le sang gicla en jets puissants de son ventre largement ouvert et inonda les parois de l’habitacle.  Kurt tourna les yeux vers ses hommes et dit:   -Essayez d’arrêter l’hémorragie, j’en ai plein la figure.  -Attendez, je vais arranger ça dit Hermann. Il prit du fil de lin et recousit grossièrement son coéquipier.  Le Sherman avait était entièrement détruit par le tir du Tigre et gisait immobile au milieu du champ. De ses débris s’échappaient des flammes orangées qui éclairaient le tapis de fleurs sauvages qui l’entourait.   Le lieutenant se réveilla en sursaut. 

-J’ai fait un rêve affreux dit-il en frissonnant aux membres de son équipage qui le regardaient étonnés. Les allemands s’étaient transformés en zombies invulnérables et indestructibles et nous écrasaient comme des insectes. -Des zombies reprit Harry vous avez regardé trop de films fantastiques au cinéma mon lieutenant.

-Oui vous avez surement raison, dit-il en se secouant pour faire fuir ses dérangeantes pensées. S’éloignant dans la campane le tigre revint au château.  -On se remet au même endroit, enjoignit le commandant de la machine de guerre. Il survola le pont levis et reprit silencieusement sa place auprès des épaisses murailles de la séculaire bâtisse.

Les deux gi’s avançaient prudemment dans les hautes herbes.  -J’aurais préféré me retrouver dans les blindés, dit Bill.   -Pour quelle raison questionna Burt. -Parce qu’on roule au lieu de marcher.  Soudain Burt se baissa dans la végétation pour se dissimuler. Son camarade l’imita sans se poser de question, se disant qu’il avait sûrement une bonne raison de le faire.  -Tiens en parlant de blindés, regarde. Une masse brunâtre émergeait à travers les taillis entre les rameaux de noisetiers. -Un tigre chuchota Bill pour se persuader qu’il ne s’agissait pas d’un mirage. Burt s’approcha grimpa agilement comme un singe et s’approcha de la trappe de la tourelle qui était restée ouverte. Il prit une grenade, la dégoupilla et attendit trois secondes avant de la jeter à l’intérieur. Il s’accroupit sans bruit. Une déflagration brutale déchira l’apparente torpeur de la campagne. Il se releva et se pencha au-dessus de l’orifice. -Ne fais pas ça dit Bill en s’avançant vers l’engin.  Mais une détonation retentit. Burt dégringola du char et s’affala dans l’herbe le visage déchiqueté. Wolfgang sortit un pistolet à la main. Il était criblé par les d’éclats éclats de la grenade et le sang suintait sur son uniforme. Hermann émergea à son tour de l’habitacle. Bill se releva et tira en retenant des larmes de colère. Herman tressaillit sous l’impact des balles mais il resta sur ses jambes. Il avança vers le gi’s qui tenta de lui assener un coup de crosse. Hermann esquiva l’attaque, attrapa l'arme par le canon et frappa Bill violemment puis il prit une chaine posée sur le plat bord du char et enserra les poignets du yankee.  -Donne-moi un coup de main, dit-il à Wolfgang. Ils trainèrent Bill et l’attachèrent à l’arrière du char puis ils grimpèrent à bord et le pilote démarra.

La jeep  aux couleurs du vingt-et-unième régiment de Marines cahotait sur le sentier creux qui serpentait entre les haies du bocage le capitaine Pounds vagabondait dans ses songes pendant que Bus le conducteur zigzaguait avec virtuosité entre les trous d’obus. C’était un surnom qui avait été donné parce qu’il avait été chauffeur de car à la Greyhound avant de s’engager chez les Proud* mais nul ne connaissait en réalité son véritable patronyme.  -On a fait le plus dur se disait l’officier en repensant à la folie du débarquement. Soudain un coup de frein brusque le sortit de sa réflexion. -Qu’y a-t-il demanda-t-il.  -Regardez là, dit le conducteur en désignant un pied arraché qui gisait sur le sol. -Au vu de la chaussure c’est l’un des nôtres, dit le gradé laconiquement. Ils repartirent et un peu plus loin ils aperçurent une jambe puis la tête et le torse démembrés d’un homme. Les deux Marines étaient paralysés devant le terrible puzzle qui jonchait le chemin et Bus se pencha pour vomir avant de redémarrer. 

*Surnom des US Marines

Quelques instants plus tard il s’arrêta de nouveau. Devant eux gisait le reste de l’homme. Deux avant-bras dont les poignets étaient attachés par une chaine.

-On va rattraper les fils de pute qui ont fait ça, dit le capitaine pointant du doigt les empreintes de chenilles imprimées sur le sol et on leur fera bouffer leurs couilles. Ils repartirent et arrivèrent à une intersection.   -A gauche, dit le capitaine en regardant les striures qui trahissaient le blindé.   Le conducteur embraya et suivit les traces.  Soudain il s’arrêta.   Devant eux à quelques dizaines de mètres le Tigre immobile leur faisait face et semblait les attendre.     Le gradé réagit instinctivement. -Demi-tour, dit-il ils vont nous tirer dessus.  Mais le chemin était plutôt étroit.   -Pas possible de manœuvrer dit Bus.  Il ne put que faire marche arrière. Pendant qu’il tournait la tête pour diriger le véhicule le capitaine surveillait le char. Celui-ci sûr de lui démarra lentement puis prit de la vitesse.  -Il nous rattrape dit le capitaine.  -Peux pas aller plus vite répondit le chauffeur.

Le mastodonte bondit sur la voiture, bouscula le capot puis l’avala sous sa masse pesante. Il ne laissa derrière lui qu’un amas de tôles informes dont émergeaient les corps des deux américains. Le tigre retourna à l’intersection et prit l’autre direction. Il roula lentement et longea une trouée entre les haies à la recherche de nouvelles victimes. Au loin une colonne de camions de l’us army arpentait la campagne comme un troupeau discipliné. Les véhicules avançaient à la queue leu-leu mais l’un d’eux venait de s’arrêter. -Qu’est-ce qu’il y a? Demanda un soldat au conducteur.  -Le moteur tourne bizarrement. L’un des hommes sauta de la ridelle et désigna une longue trainée d’huile sur le sol. -On a dû prendre une pierre sur le carter, elle l’a fendu et ça nous fait une belle fuite.

Hermann avait réglé la hausse de son canon. -Attends, dit Ludwig on va se rapprocher.  Il avança à la recherche du prochain site de visée propice. Le feuillage avait repris le dessus.  Ludwig attendait impatiemment de trouver une nouvelle fenêtre de tir. Soudain il vit devant lui un homme immobile fermement campé sur ses jambes qui lui faisait face en barrant la route.  Sa chemise trouée et tachée de sang laissait voir son ventre déchiqueté. Il tenait une carabine de chasse à la main et le regardait sans faillir. Une femme dont le torse était ouvert par une large plaie béante sortit des taillis et le rejoignit. Ses yeux presque phosphorescents étaient braqués sur les allemands comme des faisceaux lumineux.  -Qu’y-a-t-il? Demanda Hermann surpris par le ralentissement du Panzer.   -Pas grand-chose, grommela Ludwig mécontent de cet imprévu qui contrariait leur plan d’attaque, des bouseux de la région qui essayent de jouer les gros bras.  Wolfgang freina et s’arrêta Le mitrailleur pointa son arme s eux.  -Dégagez dit-il arrogant. -Vous nous reconnaissez? Vous vous rappelez de nous? Questionna l’homme sans bouger. Enervé par son impertinence Hermann pressa la détente sans autres sommations.  Les deux silhouettes tressautèrent sous les impacts des projectiles mais restèrent debout imperturbables. Intrigués les quatre soldats descendirent. 10   Le paysan portait un brassard tricolore sur lequel était imprimé l’insigne de la résistance.  Il se tourna méprisant vers le mitrailleur.   -Alors vous ne voyez pas qui je suis? Vous avez tiré sur moi devant ma ferme après avoir écrasé la femme de mon ami Paul dans la sienne l’autre jour.   -Possible, répondit le soldat avec désinvolture, je ne me rappelle pas de tous ceux que je flingue.  Le feuillage s’agita et l’un des deux yankees déboula brutalement. Il était à moitié défiguré et le côté gauche de sa face de son visage n’était plus qu’un hachis informe et écarlate.  Il s’adressa à l’allemand: -Et moi vous ne devez pas me reconnaitre du tout, vous avez tiré sur moi à bout portant.  Wolfgang s’approcha.  -Oui et apparemment ça n’a pas suffi, je vais arranger le travail, dit-il ivre d’ire et de folie meurtrière.  Il attrapa l’homme par le cou dans l’intention de l’étrangler mais une violente décharge le secoua. Il s’affala et se disloqua. Le deuxième yankee sortit des buissons. Il était parsemé de trous sanguinolents, ses bras striés de larges plaies pendaient comme des lanières décharnées et sa peau verdâtre et rétractée semblait figer les traits de son visage. Ludwig se rua sur lui le yankee mais il reçut également une décharge accompagnée d’une lumière bleutée. Les trois autres allemands attrapèrent la femme et sursautèrent frappés eux aussi par une forte secousse.  Il ne restait d’eux que des débris épars sur le sol.  -La foudre de la hargne et de la vengeance dit le paysan.    Il prit la main de sa compagne. -Rentrons dit-il.   Les deux fantassins les regardèrent.  -Allez viens Burt dit Bill, on a du travail qui nous attend, il y a d’autres SS zombies à débusquer.

De nombreux ouvrages furent écrits sur la guerre mais aucun ne relata les étranges histoires qui se déroulèrent dans la région. Elles entrèrent dans le folklore local pour se ranger aux côtés des légendes peuplées d’elfes, de sorciers et de dragons qui appartenaient au pays.

Les bons ont gagné et les méchants sont humiliés par leur défaite. Vous trouvez l’histoire trop manichéenne. Bon hé bien parce que c’est vous je rajoute une cuillerée de sauce piquante pour relever le plat. Bon appétit.

Les g i’s et le couple abandonnèrent le sentier pour couper à travers champs et continuer leur route chacun dans des directions opposées. Un silence oppressant pesait sous les feuillages et sur les restes figés des soldats nazis. Soudain le moteur du Tigre se mit en route sans que nul n’ait appuyé sur le démarreur. Il avança lentement, la tourelle pivota et le canon pointa vers le camion immobilisé au loin. Une détonation retentit. Des éclats de métal et des chairs disloquées jaillirent à plusieurs mètres de hauteur puis s’éparpillèrent sur l’herbe des pâturages environnants en une pluie rouge et visqueuse. Les phares du char s’allumèrent comme deux yeux maléfiques, son moteur rugit sauvagement et il se cabra pour se précipiter à la chasse aux autres camions de la colonne qui avançaient comme des moutons dociles sans se méfier du démon qui allait les dévorer. 

MARC FREMONT

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